Un regard buriné et treize singles : l’histoire de Standing On A Beach, une compilation devenue légendaire

Il y a quarante ans, en 1986, une pochette monochrome affichant le visage buriné d’un pêcheur anonyme changeait à jamais le destin de The Cure. Plus qu’une simple compilation, Standing On A Beach (et son pendant vidéo/CD Staring At The Sea) est devenu le manuel d’initiation indispensable pour toute une génération de rêveurs et d’adolescents en quête d’alternative. À l’occasion de cet anniversaire, retour sur l’histoire d’un disque qui a fait passer Robert Smith dans une autre dimension.
À la découverte de The Cure
Dans les années 80, être fan de The Cure n’était pas aussi simple qu’aujourd’hui. Avant l’ère du streaming, dénicher les premiers 45 tours du groupe relevait du parcours du combattant ou d’un investissement financier conséquent. Comme le rappelle le contexte de l’époque, cette compilation était l’un des rares « best-of » essentiels, au même titre que le Substance de New Order ou le Hatful Of Hollow des Smiths. Comme le précise Simon Price dans son bouquin Curepedia, « Si vous étiez un adolescent fan de musique alternative et indie dans les années 1980, il y avait une petite poignée d’albums compilations qu’il était absolument essentiel de posséder. Se procurer les premiers singles de vos icônes alt-rock préférées coûtait cher et, si vous ne viviez pas à proximité d’un magasin indépendant spécialisé, c’était presque impossible. C’est pourquoi, lorsque ces « best-of » sont sortis, on se jetait dessus avec impatience. »

Standing On A Beach (et ses différentes déclinaisons, on voit ça juste après…) a été pour beaucoup la « porte d’entrée » sur l’univers de The Cure, une dose concentrée de treize singles chronologiques (sur le vinyle) qui permettait aux curieux de rattraper leur retard, de l’urgence post-punk de « Killing An Arab » à la pop acidulée de « Close To Me ».
Mais comme je vous le disais juste avant, on ne retrouve pas le même nombre de chansons sur chaque support. Ni le même nom…
• Standing On A Beach – The Singles est le titre de la compilation sortie sur vinyle avec le tracklisting suivant : Killing An Arab (2:22) – Boys Don’t Cry (2:35) – Jumping Someone Else’s Train (2:54) – A Forest (4:53) – Primary (3:33) – Charlotte Sometimes (4:13) – The Hanging Garden (4:21) – Let’s Go To Bed (3:33) – The Walk (3:28) – The Lovecats (3:38) – The Caterpillar (3:38) – Inbetween Days (2:56) – Close To Me (3:39)
• Staring At The Sea – The Singles est le titre de la compilation sortie sur CD avec le même trackilisting que sur vinyle mais avec en plus : 10:15 Saturday Night (3:37) – Play For Today (3:41) – Other Voices (4:27) – A Night Like This (4:11)
• Staring At The Sea – The Images est le titre de la version en cassette VHS, avec le même tracklisting que la version CD, mais avec quelques images inédites de concerts, sessions en studio, tournages de clips, etc. On y reviendra plus loin !
• Standing on a Beach – The Singles est le titre de la version cassette audio avec en face A le même tracklisting que la version vinyle et en face B les bsides des singles : I’m Cold (2:44) – Another Journey By Train (3:05) – Descent (3:08) – Splintered In Her Head (5:15) – Mr. Pink Eye (2:42) – Happy The Man (2:46) – Throw Your Foot (3:34) – The Exploding Boy (2:50) – A Few Hours After This (2:25) – A Man Inside My Mouth (3:06) – Stop Dead (4:02) – New Day (4:09)
Petite précision : Standing On A Beach abrite une perle qui jusque-là n’était disponible qu’en single, tous les autres titres de la compilation étant présents sur les albums de la période 1979-1986 et sur Japanese Whispers. Il s’agit bien sûr de Charlotte Sometimes, chanson sortie entre Faith et Pornography. Pour en savoir plus à propos de ce morceau, je vous renvoie à ce REEL Facebook publié sur ma page.
John Button : l’autre visage de The Cure
L’une des plus grandes audaces de l’album réside dans son visuel, réalisé comme toujours par Parched Art. Pas de cheveux ébouriffés ni de rouge à lèvres coulant : juste le regard fixe de John Button, un pêcheur de 66 ans originaire de Rye dans le comté du Sussex.
Ancien prisonnier de guerre et héros local, Button n’avait jamais entendu une note du groupe avant que Tim Pope ne le recrute pour le tournage du clip de « Killing An Arab« . Pourtant, ses traits marqués par les embruns sont devenus aussi iconiques que le logo du groupe. Comme il le confiait avec malice à l’époque : « Si je peux aider ces jeunes à percer, après tout, pourquoi pas… »
Un succès « accidentel »… mais total
Paradoxalement, ce disque est né d’une contrainte contractuelle avec Polydor (et pour la petite anecdote, ce fut exactement la même chose avec le Greatest Hits de 2002). Robert Smith, toujours pragmatique, préférait garder le contrôle plutôt que de laisser le label agir seul : « Si nous ne l’avions pas sorti, ils l’auraient fait de toute façon.«

Le résultat ? Un raz-de-marée commercial. L’album propulse The Cure dans une autre dimension, atteignant les sommets des charts mondiaux et ouvrant la voie pour les albums Kiss Me Kiss Me Kiss Me l’année suivante et Disintegration en 1989. Avec 4 millions d’exemplaires vendus à travers le monde, Standing On A Beach est devenu disque d’or au Royaume-Uni, double-or en France, double-platine (deux millions) aux États-Unis, platine en Nouvelle-Zélande et même triple-platine en Australie. Au Royaume-Uni, il atteint la 4e place, devenant l’album le mieux classé de The Cure à ce stade de leur carrière. Pour Smith, c’est une révélation : « Soudain, on nous trouvait même dans les supermarchés. Tout ce dont j’avais rêvé commençait à se concrétiser« . Des paroles étonnantes quand on connaît la méfiance de Robert Smith vis-à-vis du succès, lui qui n’a jamais vraiment couru après. Mais il comprend que grâce à cela, il va pouvoir continuer de faire sa musique, sans concession et avec intégrité, tout en touchant un public toujours plus nombreux. « J’ai soudainement réalisé qu’il y avait une infinité de choses que je pouvais faire avec le groupe. »
Staring At The Sea : l’odyssée visuelle
Pour accompagner les supports audio, The Cure frappe fort avec la VHS Staring At The Sea – The Images. À une époque où MTV n’était pas accessible à tous, posséder 82 minutes de clips réalisés par Tim Pope était un vrai luxe.
Mais la VHS est surtout l’opportunité de voir l’envers du décor. Encore une fois, il faut bien comprendre que nous sommes en 1986, Internet et YouTube n’existent pas… Posséder ce type d’images d’archives et de coulisses était un bonheur total pour un fan de The Cure !
Dans le détail (et comme je suis sympa, je vous ai mis les liens vers les vidéos You Tube… 😉), ces bonus incluent notamment :
› quelques minutes de « A Reflection » jouée lors d’un concert aux Pays-Bas
› et un petite délire vocal impliquant Lol Tolhurst, Robert Smith et Porl « Pearl » Thompson…
À noter que la version de « A Forest » est un mix spécial, à mi-chemin entre les versions 7 pouces et 12 pouces, et « Boys Don’t Cry » est la version originale, alors que la version « New Voice – New Mix » est sortie en single en support de la compilation (et que le clip dans la version VHS est celui du « New Voice – New Mix »).
Si Standing On A Beach/Staring At The Sea n’était pas représentatif de l’œuvre de The Cure jusqu’alors, car la compilation n’est constituée que de singles, elle a cependant largement contribué à piquer l’intérêt du grand public et l’a incité à explorer le catalogue complet du groupe. Et surtout, ces nouveaux fans n’avaient qu’une hâte : découvrir ce que The Cure proposerait ensuite. Et ils ne furent pas déçus avec Kiss Me Kiss Me Kiss Me et Disintegration…





