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Les architectes du son : plongée dans l’histoire des producteurs de The Cure

image d'illustration ChatGPT

Dans l’univers de The Cure, le rôle de producteur est une fonction délicate, souvent coincée entre la vision artistique absolue de Robert Smith et l'éthique "DIY" (Do It Yourself) héritée du punk. Le groupe a réussi, à partir de son second album (Seventeen Seconds, 1980), à limiter les intermédiaires pour préserver la pureté de son expression en instaurant une nouvelle règle : chaque producteur collaborant avec la formation doit accepter un titre de "co-producteur" et partager les commandes avec Robert Smith. Voici un petit tour d’horizon de ces techniciens de l’ombre, de Mike Hedges à Paul Corkett, qui ont tous contribué à façonner le son d'un des groupes les plus emblématiques de l’histoire du rock.

Mike Hedges : l’alchimiste du minimalisme

Seventeen Seconds (1980), Faith (1981)

Décrit par Robert Smith comme un créateur « totalement dérangé » et adepte de la démesure, Mike Hedges a été le contrepoint expérimental indispensable aux instincts plus commerciaux du manager Chris Parry. Ancien entraîneur de squash devenu ingénieur aux studios Morgan, il s'est imposé comme l'architecte sonore de la période post-punk du groupe grâce à une complicité immédiate avec Robert Smith, nourrie par un intérêt commun pour les nouvelles technologies et une éducation religieuse partagée.

Sa collaboration avec la formation s'étend sur une période charnière de trois ans durant laquelle il a profondément façonné l'identité du groupe. Il officie d'abord comme ingénieur du son sur le premier single mythique, « Killing An Arab », ainsi que sur l'album inaugural Three Imaginary Boys. Il passe ensuite au rang de co-producteur pour les albums cultes Seventeen Seconds et Faith, tous deux enregistrés aux studios Morgan. C'est sous son impulsion que The Cure adopte une esthétique minimaliste où « moins, c'est plus », une approche épurée qui définit leur son au début des années 80. Cette complicité se prolonge jusqu'à l'enregistrement du single « Charlotte Sometimes », réalisé dans son propre studio à Camden, le Playground Studio, baptisé ainsi par Robert Smith lui-même.

Bien que l'atmosphère sombre et introspective de l'album Faith l'ait initialement épuisé émotionnellement, l'histoire entre Hedges et Smith ne s'arrête pas là. En 1982, il co-produit la cassette démo d'And Also The Trees (From Under The Hill) avec le leader du groupe. Il collabore également à nouveau avec Robert Smith sur les albums de Siouxsie And The Banshees, Hyæna et Nocturne, avant de sceller leurs retrouvailles définitives en 2005 pour la reprise caritative de « Love » de John Lennon.

Reconnaissable à sa haute stature et sa barbe de mage, ce « sorcier » de la production a marqué l'histoire bien au-delà de The Cure. De la console mythique de Pink Floyd installée dans son château en Normandie aux succès des Manic Street Preachers ou des Associates, il est resté célèbre pour son audace créative et ses méthodes d'accueil originales, comme sa fameuse poignée de main enflammée au calvados. Après une carrière riche incluant des projets pour la saga Harry Potter, ce pilier du son britannique a pris sa retraite en 2017.

Phil Thornalley : de la noirceur de Pornography au succès planétaire

Pornography (1982), Japanese Whispers (compilation, 1983)

Né en 1960 dans le Suffolk, Phil Thornalley a grandi sous l’influence des disques américains importés sur les bases aériennes voisines. Formé à la dure école des studios RAK, il gravit tous les échelons, de commis au thé à producteur, en travaillant pour des pointures comme The Jam ou Siouxsie and the Banshees. Sa capacité à comprendre les attentes des artistes de la nouvelle scène rock le propulse rapidement au rang des techniciens les plus courtisés de sa génération.

C’est en 1982 que Thornalley entre dans la légende de The Cure. Alors que les tentatives de collaborations avec d'autres producteurs échouent, il est choisi pour co-produire l'album culte Pornography. En binôme avec Mike Nocito, il parvient à canaliser les tensions créatives de Robert Smith pour accoucher d'une œuvre sombre et fondatrice.

En 1983, sa relation avec le groupe prend une tournure inattendue : il est appelé pour remplacer le bassiste Simon Gallup. Bien qu'il se soit déjà imposé comme un producteur rentable, il choisit de délaisser le confort des studios pour la route. Durant dix-sept mois, il devient le bassiste de la formation, assurant son premier concert à Bournemouth en juillet 1983. Sa contribution la plus emblématique reste l'enregistrement du tube « The Lovecats », dont il assure non seulement la production, mais aussi la célèbre ligne de contrebasse. Ironiquement, s’il apparaît à la télévision pour le morceau « The Walk » (sur lequel il ne joue pas), il est absent du plateau lors de la promotion de « The Lovecats ».

Malgré son talent, Thornalley ne s'est jamais totalement fondu dans l'éthylisme notoire du groupe à cette époque. Robert Smith le qualifiera plus tard de collaborateur « difficile », et Thornalley finira par quitter son poste de bassiste fin 1984, préférant l'ombre des studios aux projecteurs.

Sa carrière post-Cure est marquée par un succès phénoménal à la fin des années 90 : il est l'un des auteurs du titre « Torn », dont la reprise par Natalie Imbruglia devient l'un des plus gros succès de l'histoire de la pop. Riche de cette réussite, il a continué à collaborer avec des artistes majeurs comme Bryan Adams, tout en publiant des projets personnels rendant hommage à ses influences de jeunesse. Aujourd'hui, il reste une figure respectée, ayant réussi l'exploit d'être à la fois l'architecte du son le plus sombre de The Cure et l'artisan de l'un des morceaux les plus diffusés au monde.

Steve Nye : l'humaniste de l'électronique

The Walk (single, 1983), Japanese Whispers (compilation, 1983)

Steve Nye a exercé une influence technique majeure sur The Cure, Robert Smith ayant admis avoir énormément progressé en observant ses méthodes de travail. Fort d'un parcours prestigieux entamé en 1971 aux studios AIR de George Martin, Nye avait déjà collaboré avec des icônes telles que Frank Zappa, Stevie Wonder ou Bryan Ferry avant de croiser la route du groupe. C'est son expertise avec la formation Japan qui a convaincu The Cure de solliciter ses services au printemps 1983.

Le groupe l'a spécifiquement recruté pour l'enregistrement du titre « The Walk », comptant sur son talent unique pour insuffler une dimension organique et humaine à des sonorités purement électroniques. Ce membre fondateur du Penguin Cafe Orchestra était réputé pour son perfectionnisme extrême et sa consommation impressionnante de cigarettes sans filtre. Bien que sa méticulosité et sa lenteur en studio aient parfois été critiquées pour leur impact sur la spontanéité des artistes, comme ce fut le cas lors de ses productions ultérieures pour XTC, son passage dans l'univers de Robert Smith reste marqué par une transmission de savoir-faire technique déterminante pour l'évolution sonore du groupe.

David M. Allen : l’artisan de l’âge d’or

The Top (1984), The Head On The Door (1985), Kiss Me Kiss Me Kiss Me (1987), Disintegration (1989), Wish (1992)

David M. Allen occupe une place prépondérante dans la mythologie de The Cure, ayant supervisé la transition du groupe vers un succès mondial massif. Né en 1959 à Twickenham, il fait ses armes en assistant ingénieur du son pour Devo avant de devenir un expert des synthétiseurs et des boîtes à rythmes aux studios Genetic. Cette maîtrise technique, affinée sur l'album culte Dare de Human League, lui permet de devenir pour les années pop et lumineuses du groupe ce que Mike Hedges avait été pour leur période gothique initiale.

Sa collaboration avec la bande de Robert Smith est d'une stabilité exemplaire durant la période 1984 - 1992. Surnommé « Dirk » par les musiciens, Allen assure la co-production d'une série ininterrompue de disques emblématiques, débutant avec The Top et se poursuivant avec les succès majeurs que sont The Head On The Door, Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me ainsi que le chef-d'œuvre Disintegration. Bien qu'il ait également mené à bien l'album Wish, il a confié plus tard que l'alchimie créative avec Robert Smith s'était fragilisée dès la fin des années 80, notamment à cause d'une certaine lassitude face à la lenteur des processus de création.

Cette rupture professionnelle après Wish l'écarte de l'album Wild Mood Swings, mais n'efface pas ses liens avec l'écosystème du groupe. Dans la seconde moitié des années 90, David M. Allen installe ses bureaux au sein même du bâtiment occupé par Fiction, le label historique de The Cure. Parallèlement à son travail avec d'autres icônes comme Depeche Mode ou The Sisters of Mercy, cet homme à l'allure de druide continue d'honorer l'histoire du rock en équipant son studio londonien de consoles légendaires, tout en lançant ses propres projets musicaux en solo.

Mark Saunders : l’architecte sonore de la mélodie

Mixed Up (1990), Wish (1992), Wild Mood Swings (1996)

À l'origine batteur, Mark Saunders a fait ses armes en studio aux côtés du tandem de choc Langer/Winstanley, collaborant sur des projets majeurs de David Bowie ou Madness. Il s'impose ensuite sur la scène dance grâce au succès planétaire de « Buffalo Stance » de Neneh Cherry.

Cette polyvalence séduit The Cure, qui lui confie le mixage des singles emblématiques de l’album Disintegration. Robert Smith, conquis par son caractère affable et son approche très mélodique de la production, continuera de faire appel à lui pour les projets Mixed Up, Wish et Wild Mood Swings. Smith soulignait d'ailleurs sa capacité unique à privilégier l'harmonie et la musicalité sur le simple rythme.

Son expertise avec le groupe de Robert Smith lui a ouvert les portes du trip-hop, le menant à produire l'album culte Maxinquaye de Tricky. Aujourd'hui, Mark Saunders poursuit ses activités depuis son studio situé dans les Cotswolds.

Steve Lyon : le mal-aimé

Wild Mood Swings (1996)

Steve Lyon a travaillé pendant plusieurs années aux Air Studios de George Martin à la fin des années 80. Ses expériences pré-Cure inclut des collaborations avec The Wedding Present, Prefab Sprout, Depeche Mode, et le projet parallèle de Siouxsie, The Creatures. C'est son travail avec Depeche Mode qui attira l'attention de Robert Smith. Ses premières missions pour The Cure furent « Dredd Song » sur la bande originale du film Judge Dredd et leur reprise de « Young Americans » de Bowie pour l'album compilation 104.9 – An Xfm en 1995, ce qui mena à un poste de co-producteur sur Wild Mood Swings l'année suivante.

Cependant, Smith n'est pas tendre avec Lyon... Il a déclaré « Il est crédité en tant que co-producteur parce que je suis généreux ». Lyon, qui travaille désormais dans ses propres studios PanicButton, s'est ensuite spécialisé dans la musique industrielle et électronique, et s'est taillé une place en tant que producteur de nombreux groupes de pop italiens.

Mark Plati : le trait d'union entre Bowie et The Cure

Wrong Number (single, 1997), Cut Here (single, 2002), Just Say Yes (single, 2002)

Formé dès 1987 par Arthur Baker, le New-Yorkais Mark Plati affiche un CV impressionnant (Talking Heads, Fleetwood Mac, Janet Jackson). C'est toutefois sa collaboration avec David Bowie qui lui ouvre les portes de The Cure. Après une rencontre mémorable et un peu alcoolisée lors des 50 ans de Bowie, Robert Smith fait appel à lui pour remixer le titre « Wrong Number ».

Grand admirateur du groupe, Plati ne cache pas son enthousiasme lors des sessions londoniennes, au point de surprendre un Robert Smith peu habitué à tant d'effusion. Outre ce remix, il produit les titres « Cut Here » et « Just Say Yes » pour le Greatest Hits du groupe.

Bien que son passage dans l'histoire de The Cure soit relativement court, son impact est majeur : c'est lui qui a introduit le guitariste Reeves Gabrels auprès de Smith. Parallèlement, Plati a officié comme directeur musical pour Bowie avant de fonder son propre studio, Alice’s Restaurant.

Ross Robinson : le choc des cultures

The Cure (2004)

Ross Robinson est indissociable de l'émergence du Nu metal, un courant souvent décrié pour son agressivité et son esthétique brute. Né au Texas en 1967, cet ancien musicien de thrash metal est devenu le producteur de référence pour des groupes majeurs tels que Slipknot, Limp Bizkit ou Deftones. Il a notamment supervisé le premier album de Korn en 1994, dont le chanteur, Jonathan Davis, n'a jamais caché son admiration pour The Cure — allant jusqu'à inviter The Cure sur son MTV Unplugged.

Le destin de Robinson croise celui de The Cure durant l'été 2002, lors d'une rencontre en coulisses de festival. Le producteur réussit alors un véritable tour de force : convaincre Robert Smith de lui confier les manettes de leur prochain disque et de rejoindre son propre label, I Am (distribué par Geffen).

Le travail de Ross Robinson pour le groupe a été marqué par une volonté de retour aux sources et une intensité émotionnelle renouvelée. Robert Smith a ainsi confié au magazine Rolling Stone que Robinson avait réussi à ranimer sa passion pour le groupe, lui rappelant l'essence même de ce qui rendait leur musique unique. Cette collaboration a abouti à la sortie de l'album The Cure en 2004. Sous la houlette de Robinson, le groupe a exploré des sonorités plus directes et viscérales, tranchant avec les productions précédentes.

En bousculant les habitudes de Robert Smith (et de Simon Gallup qui a été tenté de lui faire comprendre de manière virile que sa méthode ne lui convenait pas...), Ross Robinson a permis à The Cure d'entamer les années 2000 avec une énergie brute, prouvant que le "parrain du Nu metal" pouvait aussi être le catalyseur d'un renouveau pour les icônes de la New Wave.

Keith Uddin : l'artisan discret de 4:13 Dream

4:13 Dream (2008)

Keith Uddin se distingue par un parcours éclectique, naviguant avec une aisance rare entre la pop grand public et les univers plus exigeants d'artistes tels que Nick Cave, Björk ou Madonna. Né en 1979, cet ingénieur, producteur et compositeur a su mettre sa polyvalence au service de légendes de la musique, dont Paul McCartney et les Spice Girls.

Son histoire avec The Cure débute concrètement en 2001, année où il devient l'ingénieur du son des versions acoustiques accompagnant la compilation Greatest Hits. Cette collaboration fructueuse a franchi une étape supérieure sept ans plus tard, en 2008, lorsqu'il a été officiellement nommé co-producteur du treizième album studio du groupe, 4:13 Dream.

Au-delà de ses accomplissements avec la bande de Robert Smith, la carrière de Keith Uddin est marquée par un projet resté au stade de l'inachevé mais au prestige immense. En 2009, Michael Jackson l'avait en effet sollicité pour concevoir et diriger un studio privé au sein de sa résidence britannique en vue de préparer ses futurs enregistrements. Ce projet ambitieux lié à la série de concerts This Is It a malheureusement été interrompu par la disparition soudaine du "Roi de la Pop".

Paul Corkett : un expert du son alternatif au service de The Cure

Wild Mood Swings (1996), A Sign From God (COGASM, bande originale, 1998), Bloodflowers (2000), Songs Of A Lost World (2024)

Paul Corkett a débuté comme ingénieur résident aux Jacobs Studios sur des albums tels que How To Be A Zillionaire de ABC, avant de devenir indépendant. Son grand succès fut Little Earthquakes de Tori Amos. Au milieu des années 90, une décennie durant laquelle il fut très occupé dans la pop alternative de renom, produisant ou officiant comme ingénieur pour Julian Cope, Sleeper, Björk, Nick Cave et Placebo, Corkett fut appelé en renfort sur Wild Mood Swings en 1996. Cela le mena, deux ans plus tard, à travailler sur le projet COGASM et, encore deux ans après, à co-produire Bloodflowers. Il fait son grand retour à la production pour Songs Of A Lost World (2024), le 14e album du groupe.

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