The Cure et le septième art

En ce jour d’ouverture du festival de Cannes, Pictures of Cure vous propose de détourner un instant le regard du tapis rouge pour tendre l’oreille vers l’ombre des salles obscures, et plus particulièrement sur les liens qui unissent le cinéma et The Cure, dont la musique possède un pouvoir presque magique : celui de servir de « raccourci sonore » immédiat pour les cinéastes. Il suffit de quelques notes de basse de Simon Gallup ou de la voix si caractéristique de Robert Smith pour instaurer une atmosphère instantanée, oscillant généralement entre mélancolie élégiaque et euphorie gothique. À l’heure où les marches du Palais des Festivals s’illuminent, plongeons dans les archives, entre morceaux cultes empruntés et compositions originales restées dans l’histoire…
L’art de l’emprunt : La bande-son d’une génération
Comme le souligne très justement Simon Price dans son livre Curepedia, l’utilisation du répertoire de The Cure peut se classer en deux catégories : les titres empruntés et les créations sur mesure. Pour ce qui est de la première, on compte aujourd’hui des centaines de films ayant puisé dans le catalogue existant du groupe.
Le baptême du feu a lieu en 1980 avec Grinding Halt dans Times Square. Produit par Robert Stigwood (le magnat derrière Grease), ce fut un très bel échec commercial à l’époque, mais une pépite culte aujourd’hui. En 1998, avec Adam Sandler reprenant Boys Don’t Cry dans The Wedding Singer, la musique de The Cure est devenue un symbole de nostalgie. Elle incarne cette période de transition adolescente, comme on le voit dans Été 85 de François Ozon. Et si les morceaux du groupe peuvent évoquer la menace, ils servent aussi le grandiose. On se souviendra ainsi de l’apparition de Plainsong dans Marie-Antoinette de Sofia Coppola et pour une scène de combat épique dans Ant-Man en 2015.
Bien évidemment, il serait trop long de faire la liste intégrale des chansons de The Cure utilisées au cinéma. Mais je citerais celles que j’apprécie particulièrement : Six Differents Ways (The Rules of Attraction, Ça chapitre 1), Killing An Arab (L’étranger), InBetween Days (Sing Street, Juste Une Illusion), Fascination Street (Lost Angels), All Cats Are Grey (Marie-Antoinette), Close to Me – Closer Mix (I Could Never Be Your Woman et Long Shot)…
La petite anecdote (qui montre bien l’exigence de Robert Smith…) : pour son film Été 84, François Ozon souhaitait utiliser InBetween Days, entraînant un refus de Robert Smith. En effet, le titre étant sorti en 1985, cela aurait été incohérent. Ozon a alors changé le titre de son film en Été 85 pour obtenir les droits de la chanson !
Et on peut également évoquer une famille à part : les remixes créés spécialement pour un film : Apart – Renholdër Remix (Underworld Awakening), Underneath the Stars – Renholdër Remix (Underworld: Rise of the Lycans, avec des voix additionnelles de Maynard James Keenan (Tool, Puscifer) et de l’actrice Milla Jovovich pour une version beaucoup plus lourde et éthérée que l’originale de l’album 4:13 Dream), Watching Me Fall – Underdog Remix (American Psycho),
Quand Robert Smith écrit pour le grand écran
La relation entre The Cure et le cinéma aurait pu prendre une dimension monumentale en 1990. Tim Burton (grand fan de Robert Smith comme tout le monde le sait) avait initialement approché le groupe pour composer l’intégralité de la bande originale d’Edward aux mains d’argent. Malheureusement, le projet n’a pas abouti pour une raison qu’on ignore, comme le précise Roger O’Donnell sur son blog : « Une autre chose dont je me souviens, mais j’ignore à quel point c’est connu, c’est qu’à l’époque de Disintegration Tim Burton avait demandé à Robert que The Cure compose la musique d’Edward aux mains d’argent, et le scénario traînait dans le studio. Je ne sais pas pourquoi nous ne l’avons pas fait, ni ce qu’il s’est passé…« . Bien sûr, The Cure fut tout de même présent dans le film sous les traits d’Edward (joué par Johnny Depp) qui reprend à peu près tous les codes du look de Robert Smith…
En ce qui concerne les titres spécifiquement composés pour le grand écran par The Cure, la liste est beaucoup plus courte avec seulement 4 chansons : Burn (The Crow), Dredd Song (Judge Dredd), A Sign From God (Orgazmo, sous le nom de projet COGASM), et More Than This (The X-Files: Fight the Future).
De ces 4 chansons, Burn est sans aucun doute leur contribution originale la plus emblématique. Pour le film sombre d’Alex Proyas (et basé sur le comics de James O’Barr) — dont le héros est lui-même inspiré du look de Robert Smith — le groupe livre un morceau viscéral, décrit par la critique comme un « joyau sombre », rappelant l’atmosphère intense de l’album Pornography. Au-delà de sa qualité, Burn est un petit événement en soi : c’est la première fois que The Cure participe à une bande originale de film avec une chanson créée pour l’occasion. À l’origine, c’est The Hanging Garden que la production souhaitait utiliser. Mais Robert Smith, fan du comics, a proposé de composer un nouveau titre. Et on imagine aisément la joie du producteur à l’annonce de la nouvelle…
Burn, la petite histoire… La chanson est enregistrée par The Cure en formation réduite. En effet, après le Wish Tour (1992), Porl (Pearl) Thompson quitte le groupe. Ne reste que Robert Smith, Simon Gallup, Boris Williams et Perry Bamonte. Mais ce ne sont pas ces 4 là qui enregistrent Burn… Seuls Robert Smith et Boris Williams entrent en studio : « Tout a été fait en deux jours… j’avais juste une vague idée et on est allé en studio pour l’enregistrer, Boris et moi… c’est assez proche de la façon dont j’ai fait The Top. En fait, Boris a juste improvisé à la batterie et j’ai joué par-dessus.«
Burn est le dernier titre sur lequel est crédité Boris Williams en tant que membre à part entière de The Cure : il quitte à son tour le groupe après un ultime concert caritatif à Finsbury Park (en soutien à la station radio XFM) à Londres le 13 juin 1993. À noter qu’il reviendra brièvement pour l’enregistrement des versions acoustiques de la compilation Greatest Hits (enregistrée le 13 août 2001 aux Olympic Studios et sortie le 13 novembre 2001) où il est crédité pour les percussions.
Il faudra attendre le 3 novembre 2013 et le festival Voodoo Music Experience à la Nouvelle-Orléans pour entendre Burn en live pour la toute première fois. La chanson deviendra ensuite un titre récurrent des concerts de The Cure.
Concernant les 3 autres, et même si il y a de bonnes choses à en tirer, The Cure n’a pas atteint le même degré de perfection qu’avec Burn (qui a par ailleurs intégré les setlists et que le groupe joue en live quasiment à chaque concert depuis une dizaine d’années). Dredd Song n’a pas été très bien accueillie, le groupe lui-même admettant qu’il avait vu trop grand en travaillant avec un orchestre (et pour la petite histoire, Robert Smith a été très déçu par le film, proche d’un bon gros nanard…). Avec More Than This, Smith créé une musique collant parfaitement à l’atmosphère du film The X-Files (Chris Carter, le créateur, est un immense fan du groupe). La voix est vaporeuse, les synthés éthérés et la batterie résonne dans la brume. Mais il lui manque ce petit quelque chose pour la faire passer de « bonne chanson » à « magnifique pépite ». Le très rock A Sign From God est à prendre – en tout cas c’est mon avis – au 2e voire au 3e degré, une sorte de récréation potache et énervée pour Jason Cooper, Reeves Gabrels et Robert Smith (les premières lettres de leur nom de famille formant l’acronyme COGASM). Formé en 1997, ce projet parallèle a accouché de ce titre unique pour la bande originale du film Orgazmo. Flirtant avec un rock électronique musclé, porté par les textures de guitare expérimentales de Reeves Gabrels, la chanson est marquée par la voix de Smith qui délaisse son style habituel pour une performance plus agressive et rythmée, en parfaite adéquation avec l’absurdité du film. On retrouve un peu de ce que le groupe explorait sur Wild Mood Swings, mais avec une liberté de ton que seule une bande originale permet. Et là également, on notera que Trey Parker, réalisateur du film et co-créateur de la série South Park, est un grand fan du groupe.
Et, petite parenthèse, n’oublions également pas les reprises par Robert Smith de titre déjà existants : Very Good Advice (Alice au pays des merveilles) et Witchcraft (Frankenweenie), deux films de… Tim Burton. La boucle est bouclée.
En fait, si on veut être complet concernant la création de musiques de films, il y a un membre de The Cure qui est beaucoup plus concerné que Robert Smith… Il s’agit de Jason Cooper qui s’en est fait une spécialité avec pas moins de 7 bandes originales : H’ (1995), A Sign From God (Orgazmo, 1998), The Uninvited (1999), The Natural World (série documentaire de la BBC, 2003-2007), From Within (2008, récompensée lors du Solstice Film Festival), Spiderhole (2009) et Without Gorky (2011).
Et une anecdote pour terminer : au tournant des années 2000, Robert Smith a failli franchir le pas de la réalisation. Il avait écrit le scénario d’un film, imaginé ses personnages et commencé à composer une bande-son instrumentale pour accompagner le projet. Il avait même déclaré à l’époque au magazine Rolling Stone : « Si ça ne marche pas, je ferai un autre album de The Cure. » Ce qu’il a finalement fait… Le génie de Robert Smith reste donc avant tout sonore, continuant d’habiller les images des autres avec cette sensibilité unique qui n’appartient qu’à lui.






merci pour ce bel article…. juste une illusion , un bel hommage à the cure pendant le film ….
👍
Chouette article !
Et bien vu le lien vers le clip de L’ĖTRANGER.
: )
😉
Merci pour cette retrospective cinématographique très intéressante.
Je réalise que The Cure colle plutôt bien au récit adolescent (sing street, juste une illusion, été 85…). Petite omission (voulue ou non ?) : L’Amour Ouf, de Gilles Lellouche. La scène de danse sur A Forest est, je trouve, remarquable, j’en avais les frissons. Il me semble que l’arpège de guitare d’intro est réutilisé aussi en fin de film dans le plan avec la cabine tél., mais ma mémoire me fait défaut.
Oui, ne pouvant lister toutes les chansons de The Cure utilisées au cinéma j’ai fait ma sélection des films que je préfère (et L’amour ouf n’en fait pas partie même si la scène avec A Forest est plaisante).
En effet, tous les ados que je connais, aux premières notes d’A Forest, s’écrient :
« Oh !! C’est la musique de L’Amour Ouf !! »
Petite correction :
The Crow est un film d’Alex Proyas, James O’Barr étant l’auteur de la bande dessinée culte qui a inspiré le film de 1994.
À retenir aussi, que Tim Pope (le clippeur de The Cure) a réalisé une suite en 1996, avec Vincent Perez et Iggy Pop.
; )
C’est corrigé 😉
Burn : comme quoi le son Cure ne pâti pas de l’absence de Gallup , Thompson & feu Bamonte et que ce titre est, selon mes gouts une réussite..et que Williams est (était) un architecte essentiel à mes yeux de la dynamique, de la puissance et de l’inventivité de leur son …