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Swing Tour 1996 : récit d’une tournée marathon sous haute tension

En 1996, The Cure s’embarque dans le Swing Tour, une tournée aussi longue qu’harassante. Destinée à promouvoir Wild Mood Swings — un album critiqué qui n’a pas rencontré le succès escompté, ce qui sera une source de déception pour Robert Smith —, cette série de concerts se heurte d’emblée à une réalité complexe : des salles parfois très clairsemées et des dates purement et simplement annulées. Pourtant, malgré les doutes, la fatigue et les galères d’organisation, le groupe refuse de baisser les bras et continue d’assurer sur scène en livrant chaque soir des prestations scéniques ultra-généreuses.

Lorsqu’en mai 1996 sort Wild Mood Swings, cela fait déjà quatre longues années que The Cure n’a pas publié le moindre disque studio. La faute à des départs (Porl « Pearl » Thompson, Boris Williams et de manière temporaire Simon Gallup) et au procès intenté par Lol Tolhurst qui a accaparé l’attention de Robert Smith et de Chris Parry. Et dans une industrie musicale en pleine effervescence, ce long silence a coûté extrêmement cher au groupe, en particulier auprès du grand public.

En effet, si le noyau dur des fans leur est resté farouchement fidèle, la masse des auditeurs a préféré se tourner vers d’autres sonorités : la britpop en Angleterre, portée par Blur et Oasis, et la vague grunge aux États-Unis, incarnée par Nirvana et Pearl Jam. Pour ce dixième opus, Robert Smith imaginait initialement un projet dépouillé et intimiste, baigné de cordes et d’ambiances acoustiques inspirées de Nick Drake. Le résultat final s’avère toutefois bien plus éclectique et déroutant, oscillant entre des funk-pop cuivrées et des mélancolies sombres comme Want ou Bare.

Une grosse promo

Face au risque de désaffection de la masse des auditeurs, le patron de Fiction Records, Chris Parry, déploie un dispositif médiatique colossal. Le groupe enchaîne les apparitions sur les plateaux de télévision. L’une des plus marquantes reste leur passage à Top of the Pops, où la bande apparaît affublée de tenues de mariachis avec trompettes et maracas pour jouer The 13th.

Bare (promo show de l’Opéra Bastille / 6 mai 1996)

Après un tour de chauffe au Brésil (le concert de Rio fut broadcasté et existe en bootleg) marqué par des foules massives et une intoxication alimentaire de Robert Smith, The Cure organise un concert-test à l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille à Paris le 6 mai 1996. L’événement est entaché de soucis techniques qui obligent Smith à amputer la grille des morceaux prévus de quatre titres. Dans la foulée, le groupe s’envole pour les États-Unis afin de maintenir la pression promotionnelle via des passages remarqués au Saturday Night Live et au David Letterman Show.

Un début de tournée chaotique

Le véritable coup d’envoi de la tournée continentale manque de virer au cauchemar. En raison d’une panne majeure du système d’éclairage, les sept premières représentations programmées dans le nord de l’Angleterre sont annulées en urgence. Sans la moindre répétition générale en conditions réelles, le Swing Tour démarre officiellement à Londres, au Earl’s Court, le 31 mai 1996.

Pendant deux soirs consécutifs devant 20 000 spectateurs, la formation surmonte le stress et livre des prestations denses de plus de 30 chansons. Le groupe en profite pour célébrer les 36 ans du bassiste Simon Gallup sur scène et exhume des pépites rarement jouées comme If Only Tonight We Could Sleep, The Drowning Man ou A Strange Day. Smith avait d’ailleurs imaginé une scénographie grotesque évoquant un parc d’attractions délabré type Coney Island avec des poupées géantes, avant de renoncer au projet à la dernière minute face aux rires dépités de ses musiciens.

Une tournée US en demi-teinte

La partie nord-américaine de la tournée met en lumière le décalage entre l’ambition du groupe et l’accueil du grand public. Les billets peinent à se vendre : à Pittsburgh, seules 4 200 personnes prennent place dans un complexe de 14 000 sièges, et la date de Portland doit purement et simplement être supprimée. Pourtant, malgré ce succès en demi-teinte sur la route, Wild Mood Swings s’est tout de même vendu à 1 million d’exemplaires aux États-Unis. Une très belle performance commerciale qui prouve la force d’attraction intacte de la bande de Robert Smith sur le sol américain.

Sur scène, The Cure enchaîne des concerts d’une générosité remarquable. Chaque soir, Robert Smith arbore le maillot de hockey de l’équipe locale ou des tenues symboliques (passant du maillot rouge de l’URSS à celui des New York Islanders ou des Toronto Maple Leafs). À Toronto, le quintet établit un record en interprétant 36 titres au cours d’un marathon scénique d’une longueur inédite.

La belle version de Want à Las Vegas

L’étape américaine réserve aussi son lot de faits divers : le 11 août à Inglewood, sachant le concert du lendemain à San Diego annulé, Smith quitte furtivement la scène en plein milieu de A Forest pour sauter dans un avion vers l’Angleterre et retrouver sa femme Mary. C’est Wayne Hussey, leader de The Mission présent dans les coulisses, qui reprend la guitare au vol pour terminer le morceau avec les musiciens déconcertés.

Le spleen européen

De retour en Europe à l’automne 1996, la tournée continue de butter sur des ventes décevantes, entraînant la suppression de dates à Budapest, Munich ou Strasbourg. Le 6 novembre, The Cure s’offre une parenthèse parisienne d’exception avec un concert surprise au Bataclan, annoncé 48 heures avant. Et ce qui s’annonçait comme un événement exceptionnel va virer au cauchemar (du moins pour Robert Smith…). Dans une salle dépourvue de ventilation et sous une chaleur accablante (si vous êtes déjà allés au Bataclan, vous savez de quoi je parle…), le groupe interprète chronologiquement deux morceaux de chacun de ses albums. Smith, furieux contre l’organisation et handicapé par un harmonica mal accordé sur Subway Song, déclarera plus tard avoir détesté chaque seconde de cette prestation éprouvante. Il avouera même avoir bu de l’eau sur scène, tellement la chaleur était écrasante… Mais ce sentiment de fiasco n’est pas partagé par tous les fans, certains considèrent ce concert comme un sommet de nostalgie très réussi.

Entre deux étapes, l’ambiance sait se faire plus poétique : à Lille, Perry Bamonte et Roger O’Donnell improvisent un set intimiste au piano dans le bar de leur hôtel pour une poignée de passionnés. Mais cette parenthèse se saurait cacher la réalité : le rythme effréné des déplacements entame sérieusement la santé et le moral du groupe.

Cependant, il faut bien reconnaître que certains concerts sont de très grande qualité (si tant est qu’on puisse utiliser ce terme…). Le concert du 15 octobre à Paris-Bercy fait partie de ceux-là. Ce soir-là, The Cure propose un set de 35 chansons, avec quelques pépites (Cold, un medley que je trouve très réussi de Why Can’t I Be You? / The Lovecats et une belle version de Forever).

Un rideau final en forme d’épuisement général

Après un crochet par l’Autriche, la Scandinavie et un saut d’obstacle douanier qui annule la date danoise, la tournée s’achève en décembre au Royaume-Uni. À Manchester, Smith tente de secouer la routine en répétant The Same Deep Water as You en l’absence de Roger O’Donnell, parti subir une opération du poignet.

Le 16 décembre 1996, le Swing Tour rend son dernier souffle au NEC Arena de Birmingham. Épuisés par huit mois de route, rongés par la fatigue et la frustration de salles trop souvent dégarnies, les membres du groupe livrent un concert professionnel mais dénué de flamme. Dans les coulisses, les adieux se font dans une atmosphère glaciale, chacun s’engouffrant dans sa voiture sans savoir de quoi demain sera fait. The Cure refermait là l’un des chapitres les plus complexes et éprouvants de son histoire.

Et après ? Robert Smith prend un peu ses distances avec The Cure, même si le groupe donne quelques concerts aux États-Unis. Il participe notamment en solo au concert anniversaire de David Bowie à New York (où il fera la connaissance de Reeves Gabrels) et s’occupe de sortir Galore, compilation de singles qui est en sorte une suite à Staring At The Sea. The Cure attendra l’année 2000 pour sortir Bloodflowers, qui marque un retour au son originel et au spleen qui ont fait son succès. Si l’album n’est pas un hit mondial – mais précisons qu’il atteint tout de même la 3e place des charts en France – Robert Smith surmonte sa déception, retrouve du plaisir à enregistrer et se réconcilie avec les fans déroutés par Wild Mood Swings. Il peut dès lors aller de l’avant…


Sources de l’article : Cure-Concerts.de / Setlist.fm / Curepedia (livre, Simon Price) / The Cure On Tour (livre, Jérémy Wulc) / Archives personnelles.


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